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Jean Mermoz

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Biographie de Jean Mermoz


- Mermoz chevalier ciel

Par Rémi Kauffer*

Longue et froide, la nuit du 8 au 9 décembre 1901 à Aubenton, un petit village bien français de l'Aisne. Français, comme son église à la silhouette un peu massive, son école, et sa mairie ornée d'un drapeau tricolore. Ou comme l'hôtel du Lion d'Or, grosse bâtisse campagnarde à un seul étage dont le patron, Jules Mermoz , tout fier, s'en va déclarer dès le lendemain la naissance de son premier enfant, un fils, prénommé Jean. Fruit de l'union de Jules avec Gabrielle Gillet, une jeune femme de 21 ans - neuf de moins que son époux -, le bébé se porte à merveille. Mieux que le ménage parental en tout cas. Même si les témoignages restent rares et confus à propos de la nature de ces démêlés familiaux, on sait que le couple Mermoz va de travers.

La crise éclate à l'été 1903. Abandonnant le domicile conjugal, Gabrielle emmène Jean vivre chez ses grands-parents Gillet. Leur village ardennais de Mainbressy n'est qu'à quelques kilomètres d'Aubenton, raison supplémentaire pour garder le contact. Grâce à l'enquête serrée d'Emmanuel Chadeau sur l'enfance du grand pilote (Mermoz, éditions Perrin), on sait que Gabrielle et Jules ne divorceront... qu'en 1922. Autant dire que la légende mermozienne initiée par l'aviateur, magnifiée par son ami Joseph Kessel (voir encadré page 80) et reprise par tant d'autres, donne systématiquement le beau rôle à madame Mermoz - « Maman-Gaby », abrégé en « Mangaby ».

Seule chose certaine, la Grande Guerre sépare la mère et le fils. Fin ao ût 1914, Mainbressy est menacé par la poussée allemande. Prenant les devants, Jean et ses grands-parents évacuent leur village pour se réfugier à Aurillac. Ils y vivront plusieurs années dans l'indigence tandis que, sans qu'on sache au juste pourquoi, Mangaby reste dans une région aux mains des soldats du Kaiser. Par la suite, cette mère au comportement inhabituel viendra s'installer à Paris dans des circonstances tout aussi obscures. Elle ne retrouvera son fils qu'en septembre 1917.

Jean la suit alors dans la capitale. Mangaby, infirmière à l'hôpital Laënnec, et Mermoz, lycéen à Voltaire, y vivent un tête-à-tête familial dans un atelier désaffecté, avenue du Maine. Leur seul visiteur : Max Delty, artiste de music -hall proche de Mangaby depuis un séjour à Laënnec. Max jouera un rôle d éterminant dans le destin de Jean Mermoz ce jour de 1920 o ù il lui conseillera de s'engager dans l'aviation. Le 29 juin, c'est chose faite : à 18 ans et demi, Jean revêt l'uniforme. Ses classes terminées, on affecte la nouvelle recrue dans le Midi, à la base-école d'Istres où il vivra un ordinaire à base de corvées de patates et de corvées d'enterrement : les « coucous », des vieux Caudron C 3 de la Grande Guerre à bout de souffle, sont en effet victimes d'accidents fréquents.

Le bonheur arrive le jour o ù on peut enfin voler. Ce gaillard taillé en athlète mais réservé, presque timide, donne alors toute sa mesure. Et quelle mesure ! Manche à balai en main, Mermoz a trouvé son élément. Premier vol accompagné en novembre 1920 ; premier vol seul en décembre, brevet de pilote en février 1921 ; en mai, affectation à la 7e escadrille du 11e régiment de bombardement de Metz. Six mois plus tard, le caporal Mermoz, volontaire pour le Levant, et son copain Emile Coursault d écouvrent Beyrouth et ses charmes - féminins, par exemple - avant d'être mutés le 4 d écembre en escadrille. En mars, leur appareil doit se poser en catastrophe dans le désert en raison d'une panne de moteur. Dans l'épreuve, Jean révélera une force de caractère peu commune. Soutenant son coéquipier épuisé à bout de bras puis, à la toute fin, sur ses robustes épaules, ce jeune aviateur, qui n'a pas encore fêté ses 20 ans, parvient à traverser l'étendue sableuse jusqu'à une piste où des méharistes français en patrouille découvrent les deux rescapés à demi morts de soif.

A un cheveu près - les siens sont longs bien au-delà des prescriptions réglementaires - la « camarde » l'emportait ! Raison de plus pour mener joyeuse vie. Alors Mermoz joue, fait la noce, boit, durcit poings et muscles à l'occasion d'innombrables bagarres. Autour de lui, les femmes sont légion, mais à en croire une l égende aussi tenace qu'invérifiable, seule l'une d'entre elles aurait compté, la jeune épouse d'un cheik bédouin qu'il aurait rencontr ée nuitamment près de la n écropole en ruines de la reine Zénobie, dans l'oasis de Palmyre. Trop beau pour être vrai, encore que...

Le 3 mars 1923, Mermoz, décoré de la croix de guerre TOE (th éâtres d'op érations extérieurs) embarque pour la France. Il rejoint le prestigieux 1er régiment de chasse à Basse-Yutz, près de Thionville, pour y piloter les appareils les plus modernes et se lier d'amitié avec deux « bleus », Fournier, et surtout Henri Guillaumet. Mais le jeune aviateur se fait mal à la discipline tatillonne des armées métropolitaines.

Rappels au règlement, menaces de représailles sur sa longue chevelure ondul ée, heurts répétés avec son chef d'escadrille, voire zeste de paranoïa - Jean se croit devenu la b ête noire de son supérieur - achèvent de d égoûter cette nature g énéreuse mais rebelle. Le 25 mars 1924, Mermoz quitte à jamais l'uniforme.

A nous la liberté, mais quelle liberté ? La prime de démobilisation s'envole au rythme de quelques virées superbes. Complètement fauché, Jean l'irascible rompt, sur une crise de colère, avec sa dernière conquête en date, une Thionvilloise montée à ses côtés à Paris : très éprise, elle lui aurait proposé en vain de se prostituer pour subvenir à leurs besoins. Et dire que c'est elle qui se permet d'être jalouse ! Alors, comme un lendemain de gueule de bois, les ennuis s'accumulent. Soutenu à bout de bras par Mangaby, le jeune homme, habitué de la soupe populaire et des petits boulots sans lendemain, dérive dangereusement vers la « cloche ». Une fois par semaine, il s'impose quand même de relever son courrier rue Réaumur, à son ancien hôtel. « Rien pour moi ? - Rien du tout. »

Mermoz serre les poings. Il en a pourtant expédié, des missives à toutes les compagnies a ériennes de France et de Navarre ! Aucune n'a reçu de réponse positive. Sauf une, en septembre 1924 : « [...] Nous sommes disposés à vous engager en qualité de pilote sur nos lignes aériennes après essais satisfaisants que vous aurez à effectuer à Toulouse et sur nos lignes. »

La lettre porte la griffe du directeur de l'exploitation des Lignes a ériennes Latécoère, Didier Daurat (voir encadré ci-contre). Froid, taciturne, rugueux, Daurat commandait une escadrille de chasse aux jours de la Grande Guerre. Sa manière de croire aux hommes consiste à se persuader que, astreints à une discipline rigoureuse, ces derniers iront

au-delà d'eux-mêmes vers un but collectif qui les d épasse. Il a créé chez Latécoère une véritable mystique du courrier. De Toulouse à Casablanca en passant par Barcelone, Malaga, Alicante et Tanger, les équipages de « la Ligne » ne connaissent ni trêve ni repos tant que les plis, mille fois plus précieux que la vie de ceux qui les convoient, ne sont pas parvenus à destination. Une ascèse que les Doerflinger, Letellier, Poulain, Ham, Thomas, Berdrignan, Rozès, Deley, L écrivain, ont d éjà faite leur, et qui n'attend que de nouveaux adeptes.

Ce Mermoz, peut-être, qui débarque à Toulouse si fier des six cents heures de vol inscrites sur son carnet de vol ? « Beaux cheveux... Tête d'artiste... pas d'ouvrier », grommelle pourtant Daurat, la cigarette vissée au coin des lèvres. Le dressage commence : des semaines (et non six mois comme le prétendra Kessel) en bleu de travail à l'atelier de mécanique où Jean sera voué aux tâches les plus ingrates, à l'instar de ses camarades et bientôt amis, Marcel Reine et Andr é Dubourdieu. Un matin, premier vol à l'essai. Histoire d'épater le chef de l'exploitation, Mermoz se

livre à un festival d'acrobaties. Impassible, Daurat le rembarre puis lui intime l'ordre de remonter à bord et de recommencer sa manoeuvre sans fioritures. « Du travail d'ou-vri-er », insiste le chef de l'exploitation. Maté, Mermoz s'exécute. A lui désormais le droit de risquer sa vie à toute heure du jour et de la nuit, gelant dans le cockpit d'un Bréguet XIV ouvert à tous les vents (Latécoère a acheté 260 de ces biplaces monomoteur de guerre

reconvertis pour le transport) et vivant à la merci du moindre incident technique ! En mars 1926, Daurat affecte Mermoz, devenu naviguant chevronné, au Casablanca-Dakar, le tronçon le plus dangereux de la Ligne. Renouant avec le désert, Jean d écouvre le Maroc espagnol, les Maures à l'aff ût des aviateurs en panne (dès le mois de mai, tombé entre leurs mains, il sera échangé contre une rançon de mille pesetas), les fortins-étapes dérisoires que sont Cap Juby et Villa Cisneros. Seule contrepartie à cette vie monastique, les « noubas » dans les boîtes de Casablanca. Qu'est-ce que les filles ne feraient pas pour ce beau gosse ? Amateur de liaisons charnelles intenses très brèves, Mermoz y trouve son compte. Mais il y a aussi l'amitié. Celle de Gourp qui, prisonnier des Maures, souffrira le martyre en essayant de se suicider. Celles d'Erable et de Pintado, morts sans sépulture dans le désert. Celle, surtout, de Saint-Ex (voir ci-dessus) .

Les dirigeants de la Ligne, eux, voient plus loin. De l'autre côté de l'Atlantique très exactement, dans cette Amérique du Sud où l'Aéropostale, créée en 1927 à partir des lignes Latécoère, doit porter haut les couleurs de l'aviation française face à une concurrence internationale qui ne cesse de se durcir. En septembre, Mermoz échoue avec son coéquipier, Elysée Negrin, lors d'une première tentative de traversée de l'Atlantique à partir du Sénégal. Ce sont pourtant bien ses exploits techniques et humains sur le continent sud-américain qui l'élèveront au rang de mythe. Premier vol nocturne Buenos Aires-Rio de Janeiro, le 16 avril 1928, en compagnie - coup médiatique g énial - de deux journalistes. Première traversée du Brésil d'une seule traite, le 19 août 1928, avec son m écanicien personnel Alexandre Collenot, bientôt un de ses amis les plus intimes. Atterrissage en catastrophe dans les Andes le 2 mars 1929 - Mermoz saute de la carlingue de son Latécoère 25, bloquant par sa seule force physique l'avion qui glisse inexorablement le long d'une pente. Décollage de légende en trois bonds successifs sur des arêtes andines rocheuses le 11 mars, à l'issue de deux jours d'angoisse à haute altitude et de réparations de fortune avec Collenot. Cédant aux pressions de Julien Pranville, le représentant de l'Aéropostale pour le subcontinent, Mermoz se plie, contre sa nature, aux tâches indispensables de direction. Tout pour la Ligne, une fois de plus : le voilà chef pilote. Grâce à un nouvel appareil, le Potez 25, qui ne plafonne à 7 000 mètres, le courrier franchit régulièrement les Andes. Et quel bonheur d'avoir renoué outre-Atlantique avec Saint-Exupéry et Guillaumet ! Quel trouble en janvier 1930 d'y rencontrer Gilberte Chazottes, sa future épouse (voir page 78) ... De retour à Toulouse, Mermoz reprend le manche à balai.

Record de distance en circuit fermé (4 308 km en 30 h 30 à bord d'un Latécoère 28-3). Traversée de l'Atlantique en mai 1930, dans le sens Afrique-Amérique du Sud. Signée Kessel et Max Delty, la légende assure qu'à l'aube du grand jour, l'aviateur aurait trouv é à ses côtés, dans leur lit d'hôtel, le cadavre de sa maîtresse de l'époque, suicidée pendant la nuit après avoir appris son mariage prochain avec Gilberte. Mais la femme de sa vie c'est encore, c'est toujours Mangaby . Juste à l'heure d'aborder le terrible « Pot au Noir », cette zone atlantique de nuages, d'orages et de tempêtes, Mermoz reçoit son message radio habituel : « Mon Jean, je suis avec toi - stop - Maman.» Avec lui - mais il est partout o ù on vole, partout o ù il y a des copains de la Ligne ! Tout à cette fraternité, Mermoz est bouleversé à l'annonce du scandale politico-financier qui, dès 1931, va atteindre l'Aéropostale. Pour lui, c'est clair : politiciens (en particulier de gauche, à l'image de Pierre Cot, ministre de l'Air à partir de février 1933), affairistes et combinards de tout poil sont en train de se donner la main pour détruire l'oeuvre de Daurat et de tous leurs camarades. L'oeuvre de cette France qui travaille sans discutailler, qui respecte ses chefs, qui se d évoue. Sa France à lui qu'il voudra défendre en s'engageant en première ligne aux côtés des Croix de feu (voir ci-dessus).

Héros national, l'aviateur échappe certes aux polémiques les plus basses pour voler encore, voler toujours. Mais c'est avec une amertume croissante qu'il se remémore les visages des copains disparus. Pourquoi ces morts, quand « on » a perdu les lignes d'Amérique du Sud, quand l'Aéropostale est en péril ? Un dernier espoir subsiste pourtant : l' Arc-en-Ciel , ce trimoteur d'avant -garde conçu par l'ingénieur René Couzinet. Sans hésiter, Mermoz se lance dans l'aventure. Hélas ! l'appareil, trop lourd, trop peu maniable, va vers l'échec. Inspecteur g énéral d'Air France, dont l'ex-Aéropostale n'est plus qu'une des cinq composantes, le grand aviateur n'en continue pas moins de piloter. La Ligne, le travail, les copains, toujours. Le 7 décembre 1936, Jean Mermoz décolle avec ses coéquipiers Pichodou, Lavidalie, Ezan et Cruveilhet pour traverser une vingt-quatrième fois l'Atlantique à bord de l'hydravion Laté 300 Croix-du-Sud . De ces quatre hommes, il ne restera bientôt plus qu'un message câblé à 10 h 43 : « Coupons moteur arrière droit... » Mermoz, l'homme-mythe, est perdu corps et biens. Et avec lui ce temps o ù la France pouvait encore rêver qu'elle redeviendrait, comme avant 1914, la première puissance aéronautique du monde. Au moins cet écorché vif à l'âme patriote ne connaîtra-t-il pas le temps de la d ébâcle et des déchirements. A l'heure du grand choix, qu'aurait-il fait ? Obéi, comme Guillaumet ou Reine, abattus en novembre 1940 par la chasse anglaise tandis qu'ils transportaient vers le Liban le nouveau haut-commissaire nommé par Vichy ? Aurait-il rompu, et rejoint les Forces a ériennes françaises libres comme L éon de Armella, alias Bertrand Dupérier, l'ancien pilote personnel du colonel de La Rocque, le chef des Croix de feu ? Ou temporisé outre-Atlantique, comme Saint-Ex, avant de reprendre le combat pour s'abîmer lui aussi dans les flots ? Tel est l'ultime mystère Mermoz, l'archange englouti dont nous célébrons aujourd'hui, presque simultanément, le centenaire de la naissance et le 65e anniversaire de la disparition.

 

Les anecdotes

Après un atterrissage forcé lors d'une mission en Syrie, il fit quatre jours de marche dans la montagne et le désert avant de rejoindre sa base.


En mai 1926, à la suite d'une panne, Jean Mermoz et son interprête maure furent contraints d'atterrir dans le désert avant d'être capturés par les Maures. Mermoz fut finallement libéré contre une rançon.

Lors de son premier essai dans la compagnie, Mermoz enchaîna les figures aériennes avant de se poser, radieux. Il déchanta rapidement quand Daurat, son patron, lui rappela qu'il avait besoin de pilotes, pas d'acrobates ! Mermoz commença comme mécano. 

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leitmotiv : la Ligne. Il y a soixante-cinq ans, l'aviateur disparaissait au cours de son vingt-quatrième vol au-

dessus de l'Atlantique.

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