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MARIANNE OU L’HISTOIRE DE L’IDEE REPUBLICAINE AUX XIXe ET XXe SIECLES
A LA LUMIERE DE SES REPRESENTATIONS
Anne Marie Sohn, professeur d’histoire contemporaine, ENS Lyon
Cet exposé est un condensé des trois ouvrages de Maurice Agulhon parus chez Flammarion :
- Marianne au combat
- Marianne au pouvoir
- Les métamorphoses de Marianne
La Révolution de 1848
En 1848, il n’y avait pas de représentation de la République ; or, on en veut une et l’on choisit une allégorie pour désanonymer le régime et une femme car la république est un mot du féminin. Il existait déjà, avant 1848, des libertés sous forme de femmes, coiffées du bonnet phrygien, lors de la Première République par exemple ; de même, La Marseillaise de Rude sur l’Arc de Triomphe et La Liberté guidant le peuple de Delacroix, l’une le sein nu avec bonnet phrygien, l’autre casquée, en uniforme militaire. La Révolution de 1848 va « compacter » en Marianne, la Liberté, la République et la Révolution.
Le gouvernement provisoire lance un concours de représentation de Marianne, le 17 mars 1848 (le « concours de la figure ») pour la peinture, la sculpture, les médailles, la monnaie, les sceaux (mais pas le timbre qui a été créé en Angleterre en 1846, portant la reine Victoria ; en France, il ne sera lancé qu’en août 1848 avec la représentation de Cérès).
Deux images de la République se dégagent :
- Une Marianne bourgeoise et libérale : sage, habillée à l’antique, assise avec des rayons de soleil autour de la tête – transfert du symbole royal à la République – et de très nombreux symboles (blé, charrue, faisceau des licteurs par exemple). Elle est parfois représentée de profil avec feuilles de chêne, grappe de vignes.
- Une Marianne plus sociale avec un sein nu, le bonnet phrygien, le corsage rouge ; elle est véhémente (le bras levé).
Cela correspond à deux versions de la République (on est avant juin 1848).
Pour la sculpture, on ne s’entend pas du tout ! Daumier, par exemple, réalise une Marianne très dénudée et sculpturale avec deux enfants au sein (Romulus et Remus) ; la presse de droite la trouve « virago » !
La République installée
Après 1879, la République n’a plus à se cacher, elle est triomphante : Marianne s’expose partout ! Pour les bustes de Marianne dans les mairies, il n’y a jamais eu obligation, c’est un choix politique. On trouve aussi Marianne sur les places : sur une fontaine, sur une stèle… ; elle est souvent face à la mairie ; tournant symboliquement le dos à … l’église ! Il y a des modèles uniques, mais aussi des modèles de série ; géographiquement, on en trouve peu en Bretagne et beaucoup dans le Midi de la France.
Le Paris radical lance un concours pour la Place de la République ; ce sont les frères Moricet qui gagnent avec une Marianne en bonnet phrygien, le bras levé mais habillée (donc « semi-véhémente ») en 1883.
Pour le premier centenaire de la Révolution, en 1889, c’est Dalou qui gagne le concours pour la place de la Nation : avec le faisceau de licteurs, le bonnet phrygien, un sein nu, Marianne est entourée du Travail (un ouvrier représentant le peuple), de la Justice, de la Paix et de l’Education (tout ce que la République est censée apporter à ses concitoyens). L’inauguration n’aura lieu qu’en 1899, au moment de l’affaire Dreyfus, alors que Waldeck-Rousseau est au pouvoir ; elle se fera avec un énorme défilé ouvrier avec drapeaux rouges et le gouvernement en redingotes noires ! Le gouvernement quittera la cérémonie : les ouvriers s’approprient Marianne, mais une Marianne sociale (et les ouvriers seront toujours là pour défendre la République sociale comme en 1848, en 1934 …)
Le déclin du XXe siècle
On ne trouve pas beaucoup de Marianne sur les monuments aux morts d’après la Première Guerre mondiale (mais on en voit, gravées dans la craie du Soissonnais par des poilus).
En 1936, on a quelques Mariannes vivantes, comme en 1848 (que la presse de droite nomme les « prostituées éhontées », comme à Montrouge, le 14 juin.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marianne apparaît comme symbole de la Liberté contre l’occupant et de la République contre le régime de Vichy (cf. l’affiche tricolore de Paul Collin représentant Marianne en France libérée mais déchirée) : c’est un bon témoignage de la polysémie de Marianne, elle est à la fois la République anticléricale, la liberté, la sociale, la Révolution, la France etc.
Le déclin s’accentue encore après : ainsi le bicentenaire de la Révolution française n’a pas été du tout « mariannolâtre », par la volonté de François Mitterrand qui a voulu mettre l’accent sur la liberté plus que sur la Révolution pour en faire un événement consensuel, d’union de tout le peuple français. On a ainsi eu droit à une célébration aseptisée avec Jessye Norman à la place de Marianne ! La province a célébré Marianne plus que Paris ; on est donc passé d’une République de combat à une République plus consensuelle ; tous les Français sont devenus républicains, la République est devenue définitive et, de ce fait, le culte, la ferveur de Marianne ne sont plus de mise.
C’est la banalisation de Marianne. Ainsi, dans les caricatures, Marianne devient l’épouse du chef de l’Etat (cf. Jacques Faizant), donnant des conseils. Elle devient le symbole de la politique, de la France car il y a désormais une équivalence République = France. De ce fait, on peut la critiquer, alors qu’auparavant, les deux seules périodes de l’histoire où elle a été critiquée sont le Second Empire et le régime de Vichy, période pendant laquelle on a fondu 120 des 427 monuments de Marianne existant cependant qu’en 1943, la Milice a fait une épuration des Marianne dans les mairies.
Le général de Gaulle a beaucoup utilisé Marianne : bleu blanc rouge pour les référendums, sur les timbres de la Ve République, mais elle est réduite à une enfant, elle n’est plus subversive. La Marianne de 1968 fut la dernière résurgence des Marianne vivantes, véhémentes et révolutionnaires.
La banalisation de Marianne se fait aussi après 1945 par la mise à toutes les sauces de celle-ci : beaucoup d’objets de la vie quotidienne la représentent (cf. l’impressionnante collection du journaliste Pierre Bonte qui en a fait don au Sénat) ; ne suscitant plus la haine, on la combat en l’affadissant (c’est déjà vrai sous la Troisième République, mais l’est davantage encore sous les deux suivantes). Sur les médailles des septennats présidentiels, René Coty est le dernier à représenter Marianne. Le coup fatal à la République est porté, selon Madame Sohn, par Valéry Giscard d’Estaing : sur les timbres, La Poste remplace la République française, le rythme de La Marseillaise est changé, la commémoration du 8 mai 1945 est supprimée et, dans La Démocratie française, il fonde le « caractère français » sur un composé du Gavroche rebelle et de la « gentillesse souriante » de Marianne !
Pourtant aujourd’hui il ne saurait y avoir de mairie sans Marianne : chaque mairie essaie d’avoir « sa » Marianne originale qui devient le symbole de la démocratie locale, le témoin de la vitalité de la démocratie locale. Mais au niveau national, la médiatisation de la Marianne participe aussi à sa banalisation et là encore, cela débute sous la Troisième République et la gauche y participe aussi : ainsi Mistinguett patronne un concours de chants « les Marianne de Paris » : Marianne bascule donc dans le music-hall (… mais aussi lors des fêtes de L’Humanité du PCF) !
L’année 1969 marque une date importante dans l’histoire de Marianne : jusque là, le modèle vivant choisi pour le buste de Marianne était anonyme, c’était une femme du peuple. En 1969, c’est… Brigitte Bardot ! C’est le choix d’une artiste à scandale, de droite : la valeur subversive, progressiste de Marianne s’effondre. Mais, à la limite, on utilise une femme qui a fait avancer la libération du corps des femmes. Par la suite on va prendre Mireille Matthieu, chanteuse populaire de droite : c’est l’image d’une jeune femme méritante découverte par Jean Nohain et d’origine modeste ; c’est ensuite Catherine Deneuve, artiste de plus haute tenue, symbole du rôle croissant des médias, qui fut choisie par Pierre Bonte après un sondage populaire ; en l’an 2000 , ce fut Laetitia Casta, mannequin, choisie par concours auprès des maires de France (association présidée par un élu de droite) ; enfin, Evelyne Thomas, animatrice d’une émission populaire de télévision : là encore, c’est révélateur de la puissance des médias, mais tout contenu politique est perdu. Monsieur Trampolieri, PDG de Mairie Expo, entreprise qui fournit les matériels des mairies, vend des Marianne de différents modèles : c’est la marchandisation des valeurs, comme en témoigne aussi la publicité anglaise où les produits français sont symbolisés par des Marianne. L’histoire de Marianne de 1848 à aujourd’hui est donc l’histoire de la Révolution à la marchandisation…
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Les modèles ayant servi aux représentations de Marianne sont nombreux et variés.
Les artistes ayant réalisé les bustes des Marianne ont utilisé pour modèle :
Des femmes célèbres ont prêté leurs traits à Marianne pour sculpter les bustes de la République :
Depuis la libération de la France en 1944, ces femmes étaient uniquement des actrices célèbres, mais en 2000, le choix médiatisé de la nouvelle Marianne par l'Association des maires de France (AMF) s'est posé sur Laetitia Casta, une mannequin particulièrement appréciée des Français, et en 2003, ce fut le tour d'Évelyne Thomas, une animatrice d'une émission de télévision populaire. Ces choix sont d'ailleurs sujets à controverses, d'autant plus qu'ils proviendraient en réalité d'une entité privée n'ayant pas de rapport avec l'AMF, nommée « Comité de la Marianne d’or » (voir le lien externe sur la Lettre d'un Maire, ci-dessous).
Le prénom Marianne semble provenir de la contraction de Marie et Anne, deux prénoms très répandus au XVIIIe siècle parmi la population catholique féminine du Royaume de France, et porté par plusieurs reines, dont Marie de Médicis, Anne d'Autriche, Marie-Antoinette.
L'utilisation du prénom Marianne comme symbole de la République a été attribuée à une chanson révolutionnaire en occitan, la Garisou de Marianno (en français, la Guérison de Marianne) de Guillaume Lavabre[1]. Bien que cette chanson soit déjà mentionnée dans le tresor du Felibrige de Frédéric Mistral, l'association de la chanson au symbole de la République n'a été faite qu'en 1976.
Le prénom de Marianne était, à la fin du XVIIIe siècle, très répandu dans les milieux populaires et notamment porté par les filles de la campagne qui servaient comme bonnes dans les maisons bourgeoises. La chanson, racontant les avatars du nouveau régime, fut vraisemblablement écrite en octobre 1792, une dizaine de jours seulement après la fondation de la République. Il s’agit de la première occurrence du prénom Marianne en tant que symbole de la République. Marianne y représentait la revanche des servantes contre les nobles, des gens d’en bas contre ceux d’en haut.
L'auteur de la chanson, Guillaume Lavabre, était cordonnier à Puylaurens. Le village de Puylaurens revendique désormais le titre de « berceau occitan de la Marianne républicaine ».
Pour les aristocrates contre-révolutionnaires, ce prénom était considéré comme péjoratif, puisqu'il représentait le peuple. Les révolutionnaires l'ont adopté pour symboliser le changement de régime, mais surtout il mettait en avant la symbolique de la « mère patrie », de la mère nourricière qui protège les enfants de la République. Les républicains du Midi contribuèrent aussi à associer ce prénom à leur idéal politique (reprenant la chanson en occitan, « La garisou de Marianno » est très populaire à l'automne 1792). L'utilisation de ce prénom comme symbole serait donc né d'un consensus entre les partisans et les adversaires de la république, puis rapidement accepté par tout le peuple français.
Des rumeurs indiqueraient que le premier modèle ait été d'une jeune fille de Sigolsheim en Alsace se prénommant Marie-Anne.