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La légende des pierres qui parlent
Jacques VILLEGIER
Je ne pense point qu'il y ait chose au monde dont les hommes se puissent plus justement douloir que la Fortune, quand elle donne ses biens à qui en est indigne. (Pierre de LARIVEY, 1540-1612)
Il y a soixante ans, en cette année 1938, tous les membres de la famille se retrouvaient, silencieux, devant l'antique bureau de Monsieur LANTERNIE, notaire au chef lieu de canton. Le père était mort l'année précédente, juste pendant l'Exposition internationale de PARIS. Il fallait partager.
Depuis ce jour lointain où ils avaient signé, sans esprit de lucre et sans amertume, les âmes des deux maisons que possédait le défunt s'étaient trouvées réunies sur le papier timbré, bien à l'abri, dans le grand tiroir à minutes de l'étude.
On dit que les maisons recèlent une âme; ce n'est pas seulement une phrase de poète. Quand une porte, close depuis longtemps, s'ouvre sur la poussière des années, il s'exhale une odeur si particulière que les souvenirs remontent des caves jusqu'au grenier, passent par les escaliers de pierre, partout, dans les recoins les plus obscurs où la vie s'est cachée, où les humains se sont aimés, ou haïs.
Les maisons possèdent aussi une enveloppe charnelle faite de moellons, de briques et d'ardoises. Nos maisons, à Nous, sont bâties avec le granit de nos montagnes, elles peuvent durer toujours, tant qu'elles ont une âme! Quand on ferme tristement la porte, derrière la dépouille du dernier occupant, l'âme de nos maisons ne demanderait qu'à rester là, se perpétuer, se réincarner dans une autre vie, plus moderne et plus jeune: façades ravalées, antennes sur les toits, cris d'enfants ... mais les maisons fermées?
Avant ce jour, les deux maisons du Père ne se connaissaient pas. Il avait fallu un partage pour que, sur le papier maintenant jauni du notaire, renaissent leurs origines, leurs histoires, chacune bien différente de l'autre, tourmentées. Elles avaient pu, enfin, communiquer, se concerter dans le tiroir aux minutes, en attendant que l'on vienne à nouveau consulter les archives, pour les faire revivre et se réincarner.
Sur les neuf enfants qui se partageaient l'héritage, deux filles avaient décidé de conserver les maisons et de dédommager les autres, plus tard, lorsque la Mère serait décédée, puisqu'elle se réservait la jouissance des lieux. Cette période dura six années et puis la guerre était venue, la famille dispersée. Il y avait deux zones, et le pays était partagé, lui aussi, en deux morceaux. Rien ne put être réglé, il fallait attendre.
Les deux âmes de pierre, réfugiées ensemble sur le même acte, et complices, décidèrent d'en finir avec l'incertitude. A force de parler tout bas, elles avaient compris que leurs enveloppes charnelles étaient toutes proches l'une de l'autre. Elles ne l'avaient jamais su. Les indications cadastrales étaient si voisines que seul un vallon devait les séparer. Les "lieudits", elles en avaient entendu parler, autrefois, à l'occasion des ventes et des successions. Donc, par beau temps, elles pouvaient certainement se distinguer, l'une l'autre, du haut de leurs toitures et peut-être, enfin, pourraient-elles se parler librement, en plein soleil, à haute voix, loin du tiroir moisi du notaire?
C'est ainsi qu'une nuit, choisie à cause du clair de lune, elles s'évadèrent du meuble que le clerc avait imprudemment laissé entr'ouvert. Grâce aux renseignements figurant dans le partage, elles n'eurent pas de peine, l'une comme l'autre, à se diriger dans la pénombre vers le lieu que, sans l'ingratitude des humains, elles n'auraient jamais dû quitter. Bien sûr, elles trouvèrent les portes fermées, mais une âme ne rencontre aucune difficulté pour pénétrer dans sa maison; elle en connaît tous les secrets extérieurs: les cheminées, les baies qui ferment mal, même les interstices les plus minuscules; d'ailleurs, plusieurs vitres avaient été cassées par les orages, durant ces longues années.
S'étant appelées de loin, pour s'assurer que chacune était bien arrivée, elles commencèrent à explorer leurs domaines respectifs, car, depuis le temps, elles avaient un peu oublié la disposition des lieux. Et puis, il fallait bien être prêtes pour recevoir et accueillir les humains qui voudraient bien s'installer!
Les maisons, comme les hommes, ont des fortunes diverses; très occupées à préparer l'avenir, chacune avait un peu négligé d'appeler l'autre. D'ailleurs elles avaient jugé, en conscience, que tous les dix ans serait un laps de temps suffisant pour faire le point. Si elles étaient égales et complices dans le tiroir du notaire, elles s'aperçurent vite que, dans la réalité retrouvée, il n'en était rien et que l'injustice ne s'appliquait pas qu'aux hommes. Dix ans après leur dernière rencontre elles décidèrent enfin, par dessus les toitures et les champs, d'échanger une description rapide des lieux et des choses.
La première âme dit: "J'ai parcouru ma dizaine de pièces, vastes et bien éclairées. Dans ma façade s'ouvrent huit portes ou fenêtres, je possède un grand jardin, d'importantes dépendances, un petit parc, avec deux grands sapins qui marquent l'entrée de l'allée. Bien sûr je ne suis pas très moderne, les peintures ont grand besoin d'être rafraîchies, mais ma cave voûtée renferme encore de nombreuses bouteilles de vin généreux. Ce qui m'a le plus étonnée, c'est que j'ai découvert, au fond du grenier, une paire de bottes en cuir, très usées; des gens, qui sont venus visiter la maison, assis devant la cheminée de la grande salle ont dit, je l'ai entendu, qu'elles avaient appartenu à un capitaine qui a combattu en CRIMEE, sous NAPOLEON III. Tu vois, j'ai des origines! J'ai trouvé, aussi, un livre, écrit par un poète; il parle de moi, il m'appelle "GRANDPRE". L'auteur serait le fils du capitaine? Il a laissé un grand nom, dans le pays. Ainsi, je ne suis plus l'âme d'une maison, mais l'esprit d'un Manoir!
Tout cela ne serait rien si je ne venais d'apprendre, quel enchantement, que les humains, ceux qui sont venus m'admirer, m'aiment et veulent me faire revivre! Ce sont des gens de cœur!"
La deuxième âme, celle de l'autre maison du père, avait écouté, pensive, du haut de la vieille poterie de cheminée qui émergeait à peine d'un toit délabré et ouvert aux intempéries. Elle qui rêvait de renaître, ne disait mot. L'autre, profitant d'un souffle de vent qui partait vers l'Est, la pria de parler. Il fallait bien répondre!
"Moi, je ne suis que l'âme d'une pauvre ferme entourée de broussailles et de végétation morte. Les branches des arbres osent pénétrer jusqu'au travers de mes trois fenêtres vermoulues et les racines soulèvent déjà mes fondations. Personne ne viendra plus jamais me visiter.. Bientôt, je ne serai plus rien; de mon enveloppe charnelle il ne restera qu'un tas de pierres peuplé de serpents. Seules des "rapiettes" mettront un peu de vie dans ces décombres, et moi, l'âme, je serai obligée de regagner, honteusement, le tiroir de Monsieur LANTERNIE, jusqu'à ce qu'un juge sans cœur vienne décider de mon sort ultime.
Personne ne voudra donc de moi!"
Après cette longue plainte, l'âme de la ferme vint exprimer son repentir, devant le ciel. Elle reconnut son amertume et, comme toutes les âmes nobles, elle se devait de réagir, ce qu'elle fit dans un nouveau monologue:
"Pourtant, depuis des années, j'ai été heureuse de retrouver mon passé; tandis que tu parcourais les pièces de ton manoir, je remontais le cours de mes souvenirs. Je me suis retrouvée, telle qu'autrefois, dans cette maison que le Père avait bâtie de ses propres mains. Cette maison toute bruissante de chansons joyeuses, parmi ces enfants intrépides, courant derrière les poules ou les moutons. J'ai revu le père et la mère, accablés de travail et de soucis, mais heureux et écoutés. Toute cette famille, que tu as connue, silencieuse et recueillie, chez le notaire, c'est ici qu'elle est née, qu'elle s'est constituée, à force d'amour, dans la rude tendresse des paysans. Est-ce ma faute si aucun descendant n'a pensé à tout cela?
Tu as de la chance; cependant, après la ruine consommée, quand je me trouverai recluse dans le tiroir de Maître LANTERNIE, je repenserai à tous les enfants heureux que j'ai vu naître ici!"
Le silence s'était installé. Toutes les âmes de toutes les maisons alentour, qui avaient entendu, par dessus les toitures, s'interrogeaient. Alors, juste à ce moment, un Ange et un Diablotin, se tenant par la main et qui passaient par là, se regardèrent mutuellement, d'un oeil mauvais, plein de reproches réciproques!
Ceux qui liront ce récit se demanderont :
"Comment le conteur a-t-il bien pu savoir que les âmes des pierres parlaient, et comment a-t-il pu les entendre?"
C'est tout simple: un soir de TOUSSAINT, il faisait très froid dans le petit cimetière du village, si froid que le sol et les pierres craquaient, sous l'effet du gel! c'était une étrange rumeur, les Pierres, dernières demeures des ancêtres, parlaient!