La siréne et le lapin
Il était une fois un petit lapin qui gambadait gaiement dans la prairie, en grignotant de temps en temps quelques brins d’herbe savoureux. Une chantonnante rivière faisait couler son eau claire où se baignaient paisiblement les poissons, les canards et les cygnes. Le lapin ne pensait à rien, il était heureux d’être là sous le chaud soleil, il était heureux de manger de la bonne herbe tendre, il était heureux d’entendre le bruit rassurant de la rivière. Les papillons voletaient autour des fleurs multicolores et se posaient parfois sur la queue du sympathique lapin. Les abeilles bourdonnaient fébrilement dans les airs et butinaient de bon appétit le succulent nectar. Les hirondelles traversaient le ciel à vive allure et se précipitaient joyeusement vers le sol en frôlant les herbes. C’était le paradis, mais le lapin n’en savait rien car il ne connaissait pas encore l’enfer.
Soudain un coup de feu retentit au loin. Le lapin, craignant pour sa vie, s’immobilisa. Quelle était l’origine de ce bruit assourdissant et inquiétant ? Il tourna la tête à droite et à gauche, mais il fut incapable d’identifier la provenance du bruit. De toute façon il ne pouvait pas se réfugier dans son terrier car, ignorant jusqu’à maintenant les dangers de la prairie, il s’en était trop éloigné. Un autre coup de feu. En tremblant, le lapin courut vers la rivière et attendit un peu sur le bord en se cachant derrière les petits brins d’herbe. Il y eut encore un coup de feu, plus proche que le précédent, et le lapin ressentit un violent choc près de lui et la terre gicla dans ses yeux. Le pauvre lapin ne sachant que faire et se croyant perdu, se jeta dans la rivière.
Malheureusement il ne savait pas nager et son corps fut rapidement emporté au fond de l’eau. Il allait se noyer. L’eau entrait dans ses poumons, il commençait à suffoquer douloureusement et il allait mourir, quand une main providentielle le saisit par la queue et le sortit doucement de l’eau. Tout surpris d’être encore vivant, le lapin se tourna vers le sauveur qui le maintenait toujours par la queue et il vit une magnifique sirène.
La jolie sirène déposa délicatement le lapin sur la rive et vint se coucher à côté de lui pour faire sécher ses belles écailles luisantes sous les doux rayons du soleil. Elle était si belle, si gracieuse, si envoûtante que le lapin tomba immédiatement amoureux. Il savait pourtant que c’était un amour impossible. Jamais une si belle sirène ne pourrait aimer un si frêle lapin. Mais il ne pouvait pas s’empêcher de l’adorer. Elle était si naturelle, si divine, si douce.
Cependant, la belle sirène semblait très triste. Le lapin eut l’impression que des larmes, mêlées à l’eau de la rivière, coulaient de ses yeux mais il n’osa pas lui en parler tout de suite. En effet les poumons du lapin étaient encore remplis d’eau et il ne savait pas comment l’évacuer sans vulgarité devant une si délicate personne. En plus, il était trop ému par le mélange de beauté et de tristesse de la sirène.
Après avoir réussi, en toussant majestueusement, à recracher la grande quantité d’eau qui le rendait muet, il parla à la sirène.
- Jolie madame, pourquoi pleurez-vous ? Vous venez de me sauver la vie et je suis tout triste de vous voir ainsi pleurer. Je suis prêt à tout pour vous consoler et, qui sait, peut-être pourrais-je vous faire rire. Mais je ne sais pas l’origine de votre tristesse. Laissez-moi vous aider, dites-moi ce qui vous afflige tant.
- Monsieur le lapin, je suis en effet bien triste, mais la pudeur ne me permet pas de vous en confier la raison. Pardonnez-moi, monsieur le lapin, de ne rien vous dire. De toute façon vous ne pouvez pas m’aider. Je vais mourir de chagrin en emportant mon secret avec moi.
- Madame la sirène, dites-moi tout, je vous en prie. Vous êtes ma sauveuse et je veux être votre sauveur. Je ne pourrais pas vivre après vous avoir vu mourir de chagrin. En me taisant votre secret, vous seriez responsable de votre mort mais aussi de la mienne. Ainsi, après m’avoir sauvé, vous deviendriez ma meurtrière. Dites-moi pourquoi vous êtes si triste et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous rendre la gaîté et l’insouciance. J’aimerais tellement vous voir rire, chanter, danser.
- Monsieur le lapin, dit la sirène en rougissant, je vais vous dire la raison de mon chagrin mais, je vous en prie, ne vous moquez pas de moi. J’ai bien honte de ce que je vais vous confier.
- Jamais je ne me moquerais de vous, madame la sirène. Et je sais que vous n’avez que de nobles pensées dont vous n’avez pas à rougir. Je ne puis douter que votre âme soit parfaitement pure et je ne vous crois capable d’accomplir que des actes innocents.
- Monsieur le lapin, continua-t-elle en rougissant encore davantage, je suis amoureuse. Infiniment amoureuse. Désespérément amoureuse. Et ma tristesse vient de l’objet même de mon amour. J’aime un homme. Oh ! Que j’ai honte de vous parler ainsi…
- Pourquoi avoir honte d’aimer un homme ? demanda le lapin dont l’amour croissait chaque fois qu’un délicieux son sortait de la bouche de la sirène.
- J’ai honte, car mon bien-aimé est un homme et je ne suis qu’une sirène. Une bien vilaine sirène. Une misérable sirène. Mon corps est couvert d’écailles repoussantes que je ne puis presser contre la puissante poitrine de l’homme que je désire. Je voudrais avoir de jolies jambes pour gambader à ses côtés, pour le saluer galamment, pour le poursuivre et être poursuivie par lui dans la prairie au cours de nos jeux amoureux. Mais je n’ai que de vulgaires nageoires faites pour nager dans l’eau noire de la rivière. Vous voyez bien que je ne puis l’aimer. L’union entre une sirène et un homme est impossible et je vais en mourir.
- Ma belle sirène, dit le lapin de plus en plus ému devant tant de grâce et d’innocence, je vous promets de vous aider. J’ai entendu parler d’une fleur qui pousse sur une montagne très loin d’ici. On raconte que cette fleur est si admirable que personne ne peut échapper à l’attrait de son charme et de son éclat. Toute femme portant cette fleur provoque immédiatement, chez l’homme qu’elle aime, un amour éternel. Je pense que ce miracle se produit également avec les sirènes... Je vais aller chercher cette fleur et je vous la rapporterai. Votre bien-aimé verra en vous tellement de beauté qu’il en oubliera vos délicieux et sublimes défauts. Je vous en prie, ma belle sirène, ne mourrez pas avant mon retour car sinon mon voyage aura été vain et, en plus, je mourrai de vous avoir laissé mourir. Je pars immédiatement à la recherche de cette fleur enchantée et je veux que vous me promettiez de m’attendre.
- Monsieur le lapin, répondit la sirène un peu consolée mais pas tout à fait convaincue, je vous promets de vous attendre mais revenez vite car la tristesse risque d’être plus forte que ma volonté et je crains de ne pas pouvoir tenir ma promesse très longtemps.
Le lapin partit rapidement vers cette haute montagne qu’il ne connaissait que par la rumeur. Là-haut poussait, il l’espérait, cette merveilleuse fleur, le seul remède pour sauver sa belle sirène de la mélancolie. Il savait que cette fleur, s’il la trouvait, lui ferait perdre à tout jamais la merveilleuse sirène, mais son amour n’était pas égoïste et il ne voulait que le bonheur de sa bien-aimée. Il évita de traverser les chemins et les prairies où sévissaient ces abominables chasseurs qui ne pensaient qu’à tuer, alors que lui ne pensait qu’à secourir.
Il courait, il courait le lapin. Pressé de trouver la fleur magique, il ne fit pas de halte pendant plusieurs jours et il était très fatigué quand, sur un chemin, il vit une hutte misérable. Il n’avait pas le temps de se creuser un terrier et il se réfugia dans la hutte pour se reposer. Il pensait que cet abri était bien trop miteux pour abriter quelqu’un mais, en entrant, il fut surpris de constater qu’il était occupé par une très vieille femme. Un peu craintif, il s’approcha d’elle et vit qu’elle était malade. Elle ne fit aucun geste pour l’effrayer et le lapin, confiant, lui demanda timidement s’il pouvait l’aider.