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La siréne et le lapin.4.

Alors se produisit un évènement inconnu de tous les animaux de la montagne, inconnu même du génie de la montagne. Cet évènement, nul être vivant n’y avait jamais assisté car il ne peut se produire qu’à la suite de circonstances tellement improbables qu’il ne s’était peut-être jamais produit ou, s’il s’était déjà produit, c’était dans un passé trop ancien pour que quiconque ait pu le voir ou puisse s’en souvenir.

A l’emplacement des restes du corps de l’oiseau, un sillon s’ouvrit dans le sol d’où une fleur, dont la beauté et la majesté dépassent l’entendement, s’élança vers le ciel et le soleil. Les formes, les couleurs, les odeurs mélangées de cette fleur ne peuvent pas être décrites par des mots humains. Il faudrait connaître des millions de mots ne parlant que de la beauté pour que la description de cette merveille puisse s’approcher un peu de la réalité. La fleur enchantée venait d’éclore, une fleur qui ne pousse que si la terre a été nourrie par un être doté d’une bonté infinie et d’un amour infini. Une fleur qui, pour naître, a besoin d’un sacrifice car sa beauté est le reflet de la générosité d’un martyr. Le bel oiseau blanc au plumage d’argent était mort et la fleur étincelante était née.

Une dame oiseau avait assisté à cette éclosion miraculeuse. Comme tous les animaux de la montagne, elle connaissait l’oiseau qu’elle avait souvent croisé alors qu’il volait en tous sens. Au cours de ces rencontres, l’oiseau était si obsédé par sa quête qu’il ne l’avait jamais saluée ni même remarquée. Mais la dame oiseau l’avait trouvé tellement beau qu’elle en était tombée amoureuse. Elle l’avait souvent suivi en essayant de le détourner un peu de sa quête mais sans aucun résultat. Elle avait pourtant essayé tous les artifices de la séduction, les danses les plus lascives accompagnées de doux chants mélancoliques, les dons de nourritures, le chatouillis des plumes avec le bec, les grands vols enflammés au-dessus des nuages vers le soleil chaud et brillant. Aucune de ses manœuvres n’avait réussi à distraire le bel oiseau. Mais elle l’aimait tellement qu’elle n’avait jamais abandonné l’espoir de le conquérir. Et elle avait beaucoup pleuré en assistant à sa mort car elle perdait son unique amour et elle ne pouvait rien faire pour le sauver.

A la naissance de la fleur, la dame oiseau, qui avait longtemps douté du bien-fondé de la quête, se rendit compte qu’elle avait eu tort. Elle avait pensé que l’oiseau était merveilleusement beau mais un peu fou car mourir pour une fleur légendaire que nul être vivant n’avait jamais vue était un signe de délire. Elle savait maintenant que ce qu’elle avait pris pour de la folie avait été de la générosité. Malheureusement, l’oiseau mort ne pouvait pas achever sa quête et, si personne n’emportait la fleur pour la déposer aux pieds de la sirène, sa mort s’avérerait inutile et la légende raconterait qu’il était mort pour une chimère. La dame oiseau ne voulait pas que la fleur, qui était tout ce qui lui restait de son bel oiseau, restât bêtement sur le sommet de la montagne, sans aucune utilité, alors que l’oiseau aurait tant souhaité l’emporter vers la sirène. Par amour et par fidélité pour son bel oiseau mort, la dame oiseau prit la fleur dans son bec et s’élança en direction de la rivière et de la sirène.

Elle volait, elle volait la belle dame oiseau. Elle traversa les champs, les étangs, les marécages, les villes et les villages et les fermes, sans s’arrêter pour boire, manger et se reposer. Elle savait qu’il ne restait plus beaucoup de temps et que la sirène risquait d’être morte à son arrivée si elle traînait trop en chemin.

Mais un jour, alors qu’elle volait sans inquiétude vers son but, le malheur survint. Elle eut tout juste le temps d’entendre un coup de feu et d’éprouver une terrible douleur dans la poitrine. Elle tomba morte sur le sol. Le cruel chasseur, accompagné de son chien, vint ramasser son corps ensanglanté et ils disparurent tous deux avec le cadavre qui n’allait pas tarder à griller dans une rôtissoire. Le chasseur était bien trop niais et fruste pour voir la merveilleuse fleur tombée sur le bord du chemin, loin du corps de la dame oiseau. Et elle resta là, attendant que quelqu’un vienne la prendre.

Un jour, un prince passa sur ce chemin. Il s’ennuyait tellement à la cour de son père qu’il avait souhaité échapper à la compagnie frivole des courtisans. Il était parti se promener seul sans son cheval, estimant que le voyage serait plus long et plus intéressant à pied. Il vit la fleur qui gisait sur le bas-côté de la route. Il éprouva immédiatement pour elle de l’admiration et il la ramassa. Il ne savait pas encore ce qu’il allait en faire. Elle était trop belle pour être laissée sur place, trop belle pour être donnée à n’importe quelle donzelle rencontrée à la cour de son père, trop belle pour être donnée à une passante au hasard. Il l’emporta donc sans savoir qui serait digne de la recevoir.

Il marchait, il marchait le prince. Passant par des chemins, des sentiers, des passages, des défilés, des ponts, enjambant les creux, les bosses, les trous, traversant des territoires inconnus des cartes, circulant dans des villes dont le nom était imprononçable, il finit par atteindre une belle rivière dont le cours paisible lui sembla propice au repos. Au bord de l’eau il y avait une sirène étendue qui semblait très malade. Le prince avait toujours été compatissant envers les pauvres et les malades. Il vint vers la sirène pour lui demander ce qu’il pouvait faire pour elle.

 

La sirène jeta sur lui un regard fatigué et presque éteint. Elle s’était tellement affaiblie depuis le départ du lapin qu’elle ne reconnut pas immédiatement le prince. Et pourtant elle avait devant elle l’objet de sa mélancolie, la raison de son mal. C’était son bien-aimé qui se penchait sur elle, l’homme dont elle était amoureuse au point de ne plus souhaiter vivre.

- Mademoiselle, lui dit le prince qui ne reconnaissait pas la sirène et ne savait rien de son amour. Je vous vois bien malade mais je ne sais que faire pour vous soigner. Je ne suis pas médecin et, même si j’étais médecin, je ne suis pas sûr que je saurais choisir le bon remède pour une sirène. Pouvez-vous me conseiller et me dire quelle est votre maladie ? Si vous me confiez les symptômes de votre mal, j’irais dans la ville la plus proche pour y chercher les potions nécessaires à votre guérison.
- O mon doux prince, dit la sirène qui avait remarqué que le prince ne se souvenait même pas de leur unique rencontre qui, pour elle, avait été inoubliable. O mon doux prince, je meurs car je suis bien malheureuse. Mais je ne vous dirai pas la raison de mon malheur car si vous l’ignorez, c’est que vous ne pouvez pas la comprendre. Sachez simplement que j’ai fait la promesse de ne pas mourir avant le retour d’un sauveur. Mais il est parti depuis tellement longtemps que plus rien n’a le pouvoir de me maintenir en vie. Je vais mourir bientôt et ce sera une délivrance.
- Jolie sirène, je vous ordonne de ne pas mourir. Laissez-moi une chance de comprendre votre mal. Dites-moi ce qui peut rendre si malheureuse une si belle sirène.
- Adieu, mon doux prince, laissez-moi mourir.
- Ma belle sirène, je vous en prie, ne mourez pas. Tenez, pour vous encourager à vivre, je vais vous donner une fleur, une très belle fleur que j’ai trouvée sur mon chemin. Je ne savais pas à qui la donner car je pensais que personne ne la méritait. Mais maintenant je suis sûr que cette fleur vous était destinée, qu’elle avait été posée là afin que je vous l’apporte, pour vous obliger à vivre. O ma douce sirène, c’est une fleur de vie que je vous donne car je veux que vous viviez.

Et il donna la fleur enchantée à la sirène…

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