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L'évolution des lunettes
Toujours est-il que, des rapports chirurgicaux de Bernard Gordon, en 1305, où " un collyre " est préconisé « en remplacement des lunettes », à la balade de Charles d'Orléans, au quinzième Siècle, où le poète confie qu'il utilise des lunettes qui " grossissent les lettres ", en passant par les toiles de Van Eyk, dont le chanoine van der Paele tient une paire de lunettes serrées contre son cœur, les lunettes prennent rapidement du galon et entrent dans le monde. Au quinzième siècle, les verres concaves, correcteurs de myopie apparaissent, s'ajoutant aux verres biconvexes - on ne savait, jusqu'alors, corriger que la presbytie.
Johannes Kepler vint ensuite marquer de son nom l'histoire des lunettes, en devenant le véritable fondateur de la dioptrique actuelle ; vers 1728, on vit apparaître les montures, et l'on imagina, à la fin du dix-huitième siècle, de les faire tenir derrière les oreilles : les lunettes, et les porteurs de lunettes, avaient acquis une figure propre et immédiatement identifiable.
Enfin, Thomas Young décrivit le problème de l'astigmatisme en 1807, et l'on inventa dans le courant du siècle les lunettes capables de le corriger. Quant à l'invention des verres à double foyer, on l'attribue à Benjamin Franklin, mais sans certitude. Ce n'est que très récemment que l'on introduisit les verres progressifs, dernière étape en date de l’histoire des lunettes.
Le symbolisme des lunettes
Voyez-vous, j'ai cette théorie sur les hommes à lunettes... ( Certains l’aiment chaud, Billy Wilder)
La charmante Sugar, interprétée par Marylin Monroe énoncera aussitôt une théorie qui, pour avoir été échafaudée avec la plus grande naïveté, n'en illustre pas moins bien le rapport qu'entretiennent avec les lunettes (et avec ceux qui les portent), tous ceux qui n'en portent pas... Les hommes à lunettes, dit Sugar, ont cet air sensible et fragile qui donne envie de les protéger ; on les reconnaît à cette attitude gauche et rêveuse... que Sugar attribue à la fatigue causée par les " longues lectures quotidiennes des cordons de la bourse " !... Si les hommes à lunettes sont aussi attirants, ce n'est donc pas uniquement qu'ils sont fragiles ; c'est aussi parce qu'ils sont sérieux, suffisamment pour conquérir le monde des affaires, monde qui leur aura assuré une fortune conséquente, monde peuplé d'hommes à lunettes qui auraient tous assez de sensibilité pour demander humblement pardon au confrère à lunettes bousculé dans un couloir de Wall Street, et assez de sérieux pour réussir un coup de maître le lendemain, en lui rachetant toutes ses actions pour une bouchée de pain.
S'il fallait définir en un terme, en effet, les porteurs de lunettes, de façon à comprendre à la fois cette impression de fragilité et de dignité qu'ils inspirent, ainsi que cette subversion latente que l'on ressent à leur contact, ce terme serait distance. Ainsi, d'une part, les yeux du porteur de lunettes, protégés par les verres, affirment de façon ostensible leur infirmité et, en même temps, le dépassement de cette infirmité ; d'autre part, cet abri de verre les dissimule aux autres yeux, rend leur éclat opaque et leurs desseins troubles - on ne sait qu'en attendre... Et c'est pourquoi le porteur de lunettes joue avec la distance ; mis en marge, il ne peut que mieuxjouir de cette réclusionoù il est à même de voir les choses différemment des autres - avec plus de sagesse, plus de recul ; en les enlevant (ce qui est encore une façon de les utiliser), il est libre de revenir dans les choses, de s'en imprégner plus qu'aucun autre, de faire corps avec elles, puisqu'il y retourne, en apprécie donc mieux les saveurs, et que les lignes droites des objets disparaissent au profit d'un flou aussi artistique que mouvant, bigarré et, par conséquent, vivant.