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| Un skyboy, ouvrier travaillant sur le chantier de l’Empire State Building, sans protection au dessus du vide. Au second plan, le Chrysler Building.
Les Mohawks du Nord-Est sont volontiers employés, grâce à leur habileté, à construire des ponts et des gratte-ciel. A l'origine, une douzaine d'Indiens, engagés en 1886, apprirent à leurs parents et à leurs amis comment "marcher sur les poutres du ciel". Dans les années 1930, la prospérité soudaine de l'industrie à New-York conduisit les Mohawks à s'installer dans la ville, où ils continuent aujourd'hui à travailler dans le même secteur. |
Les Mohawks dont la signification est «mangeur d'homme» dans la langue de leurs ennemis héréditaires algonquin, mais dont le vrai nom est Kanienkehaka signifiant peuple du silex, étaient appelés Agniers à l'époque coloniale française et Maquas aux Nouveaux-Pays-Bas, sont une des six grandes Nations iroquoises (le nom iroquois est un mot Algonquin qui signifie serpent venimeux, les six nations qui d'est en ouest sont les Tuscaroras, Sénécas, Oneidas, Onondagas, Cayugas et Mohawks préfèrent s'appeler Haudenausee qui signifie Peuple de la maison longue.)
Récit:
Ils avaient la plus belle vue de Manhattan... mais en ont parfois perdu la vie. Ils travaillaient comme funambules-charpentiers sur des poutres d'acier, élevant la colonne vertébrale de l'Empire State Building, du pont Washington, du Rockefeller Center et des Twin Towers. Aujourd'hui, les fils et les petits-fils de ces Mohawks de Kahnawake et d'Akwesasne reviennent à New York, attirés par un des plus gros boums immobiliers que la ville ait connus.
«Mon père et mon grand-père n'arrêtaient pas de nous raconter des histoires à propos de leur boulot. Un jour, c'en fut trop: mon frère et moi, on a quitté Kahnawake et on est descendu à New York. On ne connaissait même pas le chemin, mais on savait ce qu'on allait faire: devenir "ironworkers", monteurs de charpentes de fer», raconte Kyle Beauvais, un Mohawk de 45 ans, encore tout excité au souvenir de cette journée.
Une passion qui a peu diminué: «Il y a plein d'éléments positifs à être monteur: le défi, l'amitié, l'accomplissement et, bien sûr, le bon salaire, mais il y a aussi le mauvais côté, dit-il, s'assombrissant. Lorsque, le dimanche soir, à minuit, il faut quitter la réserve, sa famille et ses amis, et retourner à New York, il y a souvent un silence lourd dans la voiture. Tout le monde pense la même chose: "je déteste partir".»
«Booming out», cela peut être douloureux, mais c'est le destin que plusieurs centaines de Mohawks ont choisi: aller là où le travail se trouve. Et en ce moment, il se trouve à New York. Les gratte-ciel y poussent comme des champignons. Quatre ont émergé à Times Square ces deux dernières années et d'autres sont prévus cette année. Le squelette métallique du bâtiment de 50 étages d'AOL-Time Warner est déjà bien visible à Colombus Circle. Et le boum n'est pas près de s'arrêter: 180 permis de construire ont été émis l'année dernière rien que pour Manhattan.
«C'est sûrement un des meilleurs temps que j'ai vus», dit Jack Doyle, président du Local 40, le syndicat qui représente les travailleurs du fer de New York. C'est le plein emploi pour ses 1200 membres. Et les travailleurs d'ailleurs affluent pour avoir leur part du gâteau d'acier. Leur salaire: 54 $CAN l'heure, plus de généreux avantages.
Un travail dangereux et ardu
Le travail est dur. Sous le soleil cuisant, la pluie ou la neige, il consiste à assembler les poutres qui formeront le squelette des gratte-ciel. Les grues soulèvent les poutres et les hommes les fixent à l'aide de câbles ou d'énormes boulons. Pour ce faire, il faut des muscles d'acier: les outils peuvent peser jusqu'à 70 livres, et les poutres, de cinq à vingt tonnes.
C'est aussi un travail dangereux. Jerry McDonald, un Mohawk d'Akwesasne, ne le sait que trop bien. Il a fait deux chutes. La première, en 1990, «parce que j'avais trop confiance en moi», raconte-t-il. La deuxième, il y a quatre ans, le 9 décembre. Les poutres étaient couvertes de glace. «J'ai dit à mon patron qu'il fallait les arroser d'essence pour faire fondre la glace. Ça n'a jamais été fait. Je suis monté, j'ai glissé et je suis tombé.»
McDonald a été en réadaptation pendant trois ans, mais aujourd'hui, il est de retour sur les chantiers. Pas par choix: il avait besoin d'argent pour payer les frais d'avocat du procès qu'il a intenté pour obtenir des dédommagements. Un procès loin d'être terminé.
Le danger fait partie intégrante du travail des ironworkers mais le mesurer est presque impossible car il n'existe pas de statistiques précises sur les accidents. Le syndicat possède des données sur les accidents mortels mais ne les divulgue pas. Il reste que le travail est beaucoup plus sûr aujourd'hui que jadis. En 1907, un homme sur sept était tué en travaillant.
Mais que ce soit pour l'aventure ou pour le salaire, ce travail continue d'attirer. Jaimie, Herbie et Sose Kriby, trois frères de Kahnawake dans la vingtaine, ont ainsi suivi les traces de leur père, de leur grand-père et de leur arrière-grand-père. Ils travaillent sur différents chantiers de construction dans la région de New York et, comme quelque 70 autres travailleurs, vivent la semaine à Bay Ridge, Brooklyn, dans des logements partagés. Mais ils n'y déménageraient pour rien au monde. Leur vie est dans leur réserve. À 15h30 le vendredi sonne l'heure du départ vers leur réserve et les 12 coups de minuit le dimanche sonnent celle du retour à New York. Le lundi, à 6h du matin, up on the high steel: de nouveau dans les colombages de fer.
Un long héritage
«Ce n'est pas un hasard si les Iroquois se nommaient hodinoso:ni' ["ils construisent de longues maisons"]», estime Richard Hill, historien et auteur de Skywalkers: A History of Indian Ironworkers. «Construire fait partie de leur identité tribale. Leurs ancêtres bâtissaient des maisons de 200 pieds de long. Les Mohawks d'aujourd'hui construisent des gratte-ciel et des ponts gigantesques: ils bâtissent le monde moderne.»
Les Mohawks en seraient venus à exercer ce métier vers 1860, lors de la construction du pont Victoria, à Montréal. La Dominium Bridge, la compagnie responsable des travaux, se serait vite aperçue que les Mohawks n'avaient pas le vertige, selon André Girard, de la Société des ponts fédéraux. «Ce sont des constructeurs nés», confirme Kanatakta, le conservateur à New York d'une exposition de photos rendant hommage aux monteurs mohawks. «Leur mettre des outils dans les mains, c'était comme mettre du jambon avec des oeufs!»
La légende selon laquelle les Mohawks n'auraient pas le vertige est tenace, comme le prouvent les témoignages précédents et ceux de beaucoup d'autres Mohawks, qui mettent aussi l'accent sur un rituel où les adolescents de la réserve grimpent sur les hauteurs des ponts pour montrer ce qu'ils savent faire. D'autres l'infirment, comme Kyle Beauvais: «Ce n'est pas vrai que nous n'avons pas le vertige. Nous le gérons mieux, c'est tout.»
L'impression selon laquelle les ironworkers, les «cow-boys du ciel» comme on les appelait autrefois, étaient ou sont tous Amérindiens serait aussi erronée. Les Mohawks de Kahnawake ne représenteraient en fait que 10 % de la main-d'oeuvre. Les autres sont des descendants d'immigrants allemands, norvégiens et irlandais, et il y a beaucoup de «Newfies», venus de Terre-Neuve pendant la Grande Dépression.
Un hommage aux Mohawks
bâtisseurs de New York
Il reste que les Mohawks ont sans contredit apporté leur «fer» à l'édification des grands monuments architecturaux qui ont fait New York: l'Empire State Building, le pont Washington, le Rockefeller Center, le World Trade Center. Le nouveau maire de New York, Michael Bloomberg, l'a reconnu en proclamant le 25 avril «Mohawk Ironworker's Day».
L'annonce en a été faite le 25 avril dernier à l'occasion du vernissage de l'exposition Booming Out: Mohawk Ironworkers Build New York, sous les applaudissements des quelque 400 personnes réunies pour l'occasion. La plupart étaient des Mohawks de Kahnawake et d'Akwesasne travaillant dans des chantiers de construction à New York, mais il y avait aussi des amis ainsi que des membres du George Gustav Heye Center, qui abrite l'exposition.
Une fierté, cette exposition de 67 photos de Mohawks ironworkers de maintenant et d'antan. Une fierté, être un Mohawk ironworker, simplement. Tout le monde vous le dira: ils n'ont pas de problèmes de confiance en eux. Ils savent que ce métier requiert de «l'habileté», du «dévouement» et de la «bravoure». Pour ne pas dire du guts. «Nous sommes les rois de la construction», estime J. R. Philipps, de Kahnawake. Sans parler de la satisfaction de créer à partir de rien quelque chose de durable et de visible. «Tous ces bâtiments que j'ai contribué à construire, ce sont mes "trophées", et ils sont partout», lance fièrement Mike Edwards, d'Akwesasne.